Instrumentalisation de l’histoire, engagement militant et libertés académiques
En l’espace d’une semaine, alors que Marc Bloch entrait au Panthéon, deux affaires concernant deux historiens médiévistes ont défrayé la chronique. Le 19 juin, l’université de Lyon 2 publiait le dossier disciplinaire justifiant la sanction de Julien Théry : une suspension de 18 mois sans traitement pour « atteinte à l’image de l’université ». Ce dernier, militant LFI, animateur de l’émission d’histoire « La grande H » sur Le Média TV, et auteur d’un récent article cherchant à démontrer l’inexistence d’un antisémitisme de gauche avait écrit un post facebook dans lequel il reprenait la liste de personnalités signataires d’une tribune demandant à Emmanuel Macron de conditionner la reconnaissance de la Palestine à la libération des otages et au démantèlement du Hamas, en qualifiant les dit signataires de « génocidaires à boycotter en toute circonstance ». Le post a fait l’objet d’une campagne de cyberharcèlement lancée par la LICRA, relayée par les élus de la droite de la région Rhône-Alpes Auvergne contre Julien Théry mais aussi contre son université. Entre temps, était exhumé un repost de Julien Théry, d’un mème véhiculant des stéréotypes antisémites, décrédibilisant sa défense et sa parole.
La sanction universitaire de Julien Théry ne porte cependant pas sur un appel à la haine antisémite, mais sur le fait que ses positions outrancières auraient « porté atteinte à l’image de l’université ». Il lui a même été reproché de ne pas avoir protégé son institution. Cette sanction fait donc porter à Julien Théry la responsabilité du cyberharcèlement subi par l’université pour des positions qui, jusqu’à présent, n’ont pas été jugées comme délictuelles. Mais 18 mois de suspension sans traitement, c’est une sanction qui va au-delà de la plupart des sanctions pour Violences Harcèlement Discrimination et Agissement sexistes et sexuels (VHDA) prises ces dernières années, y compris quand il s’est agi de juger plus d’une décennie de harcèlement d’un professeur sur ses collègues.
Cette sanction doit donc être dénoncée car elle constitue une jurisprudence susceptible de peser sur tout universitaire engagé dans une cause militante et citoyenne qui deviendrait la cible de la vindicte de la fachosphère : les cyberharceleurs voient en effet leurs méthodes couronnées de succès. Or le métier d’universitaire ne saurait être incompatible avec des prises de positions politiques, y compris radicales. Qu’elles déplaisent à un groupe de personnes utilisant le lynchage en ligne – avec le soutien de médias aux mains de milliardaires d’extrême droite – ne saurait avoir pour conséquence une sanction d’une telle gravité. L’université Lyon 2, au lieu d’accorder la protection fonctionnelle à l’enseignant-chercheur – ce qu’elle aurait dû faire étant donné la virulence des attaques – a préféré céder aux pressions politiques. Or celles-ci n’ont pas d’autres objectifs que d’affaiblir la crédibilité de l’institution universitaire et de saper son autorité. Depuis plusieurs années, la petite musique sur un supposé islamo-gauchisme, sur un « wokisme » qui gangrènerait l’université a fait son chemin. Il est difficile de ne pas être exaspéré∙es contre Julien Théry qui donne du grain à moudre à celles et ceux qui cherchent à délégitimer la parole des chercheurs, dans un contexte où les climatosceptiques et éditocrates de tout bord cherchent à ramener les savoirs scientifiques à de simples opinions, empêchant tout possibilité d’un débat public à la hauteur des enjeux sociétaux et même vitaux de demain. La sanction de l’université Lyon 2 est une capitulation qui expose l’ensemble des universitaires engagés.
Une comparaison avec une affaire qui a agité cette année l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne peut être éclairante. Un enseignant en droit a été inquiété par des syndicats étudiants parce qu’il défend régulièrement sur CNEWS la thèse du grand remplacement et ne cache pas ses sympathies pour Poutine ni pour le rassemblement national. Pourtant, aucun conseil de discipline n’a été saisi alors que le motif d’atteinte à l’image de l’université aurait tout aussi bien pu être invoqué. Au contraire, l’enseignant a pu jouir d’une protection fonctionnelle accordée par la présidence. L’inégalité de traitement en dit long sur la tendance qui consiste in fine à criminaliser le militantisme de gauche, qui a toujours marqué ouvertement ses distances avec les affects antisémites, qu’il défende une ligne antisioniste ou non.
L’usage à géométrie variable des libertés académiques nous place devant un paradoxe saisissant. Comment faire tenir ensemble la sanction de Julien Théry, qui occupe une position médiatique où il peut s’exprimer, y compris à tort et à travers, sur la question palestinienne, et le reproche adressé dans le même temps à Patrick Boucheron de s’en tenir au cadre de son expertise historienne sur Marc Bloch ? Interrogé par Guillaume Erner, dans l’émission Les Matins de France Culture, le jour de la panthéonisation de Marc Bloch, Patrick Boucheron, parce qu’il a refusé de sortir de son « domaine de compétence » couvert par les libertés académiques, s’est retrouvé aussitôt l’objet d’une attaque en règle sur son supposé antisémitisme. Plusieurs historiens ont alors alerté sur la « grande confusion des esprits et même d’une inquiétante déraison » de cette polémique, tandis qu’une autre tribune rappelle également que « Si Marc Bloch méritait mieux ce matin-là, la lutte contre l’antisémitisme aussi ». Mais surtout les attaques contre le Collège de France, selon les mêmes méthodes qui ont permis la sanction de Julien Théry, sont particulièrement inquiétantes. À quand le ou la prochain∙e ?
La lutte contre l’antisémitisme qui est un enjeu majeur ne saurait être dévoyée pour attaquer le refus de livrer son opinion sur le sujet au même titre que des prises de positions publiques et des appels à la haine. Ces lynchages médiatiques ne devraient-ils pas nous interpeller sur le poids excessif de l’extrême droite dans le débat public ? Que l’on puisse se laisser convaincre que le problème en France aujourd’hui serait l’antisémitisme qu’on essaye par tous les moyens de dénicher chez des personnalités de gauche témoigne d’un délitement du sens des priorités et de la perversion de l’espace médiatique. Rappelons que la lutte contre l’antisémitisme, comme tous les racismes et les discriminations a toujours été une priorité des politiques de gauche. Qu’on en soit arrivé là doit nous interroger sur les modalités d’intervention médiatique et notamment le fait que le cyberharcèlement soit à ce point normalisé, relayé par les élites politiques et accepté par une grande partie des journalistes comme un procédé acceptable pour mettre en cause des personnalités, alors que le procès de Samuel Paty, qui vient de s’achever, a non seulement montré les conséquences tragiques qui peuvent en résulter, mais aussi les lourdes peines qu’encourent ceux qui s’en font les promoteurs.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
cvuh (11 juillet 2026). Instrumentalisation de l’histoire, engagement militant et libertés académiques. CVUH. Consulté le 11 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16k4u


























